SouventJeCopie
From CopyCult
En effet, souvent, je copie.
Innombrables sont les poèmes que j'ai copiés au cours de ma longue sinon honorable carrière de poète, contemporain par nécessité.
Bien de mes prédécesseurs ont agi ainsi. Surtout ceux de l'époque à laquelle, poétiquement, je m'imagine appartenir: les dernières années du douzième siècle en Provence.
Je dis copie; cependant, il faut s'entendre. L'appropriation pure et simple de poésie existante n'est qu'un aspect de l'opération. Elle s'apparente à la stratégie des poèmes trouvés(found poems), oisifs, sur les murs, dans les conversations attrapées çà ou là par l'oreille traîne-rues, dans les réclames qu'on nomme aujourd'hui pubs("les affiches qui chantent tout haut" de Guillaume Apollinaire).
Il suffit d'étendre un peu le terrain de chasse pour y inclure le déjà-écrit comme poésie, de le considérer comme faisant partie du prêt-à-porter de la langue.
D'autres modes du copiage excèdent le simple prélèvement, même sélectif. De larges pans de mots, de vers, restent intacts, mais leur mode d'agencement, leur allure rythmique, les nombres qui les gouvernent sont neufs, les font autres en poésie. Ils résonnent différemment.
Les troubadours procèdent presque toujours ainsi, si bien qu'on a pu dire qu'ils ne composaient jamais qu'un seul poème, une seule canso, toujours la même, et on s'est déclaré incapable de comprendre autrement que comme une réthorique vide, une vantardise, un gab, leurs affirmations répétées de l'originalité, de la singularité de leur chant.
C'est dans leur esprit que je comprends mon propre travail, incessant, de copie.
Je commence toujours par copier, au sens strict, matériellement sur le papier, semi-matériellement sur l'écran, matériellement et immatériellement à la fois dans ma tête, en répétant et apprenant.
Tout poème que je copie, et apprends et répète, devient un poème composé pour moi, par moi. Tout poème que je compose est prêt à être copié.
La copie fait partie de la copia de l'art de la poésie, au sens où la Renaissance entendait ce mot, synonyme presque d'abondance, de richesse, de trésor.
Jacques Roubaud
Poésie:
(récit)
p22
